Dans les profondeurs souterraines du ministère, la file d'attente pour le déjeuner avance lentement dans une salle bondée, bruyante et imprégnée d'une âcre odeur de ragoût mêlée aux effluves de gin de la victoire. Winston Smith s'y trouve et discute brièvement avec son collègue Syme, un philologue passionné par la compilation de la onzième édition du dictionnaire de nouvelangue. Syme réclame des lames de rasoir avec insistance, bien que Winston cache soigneusement les siennes, avant de dériver sur le sujet macabre des exécutions publiques qu'il contemple avec un enthousiasme dérangeant et une orthodoxie totale. Les deux hommes récupèrent leurs plateaux de cantine contenant une écuelle de ragoût gris-rose, un morceau de pain, un cube de fromage, une pastille de saccharine et une tasse de café de la victoire, sans oublier de commander du gin à emporter qu'ils avalent d'une seule traite pour surmonter l'âpreté du moment avant de commencer à manger en silence.
Syme se plonge ensuite avec une ferveur méthodique dans l'explication des subtilités de la nouvelangue, révélant que le but ultime du projet n'est pas d'inventer des termes mais de détruire massivement les mots pour réduire à l'extrême le vocabulaire disponible. Il démontre que la suppression des synonymes et des antonymes, combinée à l'utilisation de préfixes normalisés comme nonbon ou de superlatifs comme doubleplusbon, vise à restreindre le champ de la pensée humaine afin de rendre la crimepense littéralement impossible par manque de mots pour l'exprimer. Selon lui, d'ici l'année 2050, toute la littérature classique de la vieille langue aura totalement disparu et sera remplacée par des versions réécrites, consacrant ainsi l'assimilation totale entre la novlangue et l'Angsoc.
Tout en écoutant ces propos d'une clarté redoutable, Winston est saisi par la certitude que l'intelligence excessive, la franchise imprudente et le manque de dissimulation de Syme conduiront inévitablement à sa vaporisation future par le Parti.
Quelques instants plus tard, Parsons, le voisin de palier de Winston, vient les rejoindre bruyamment à table en dégageant une forte odeur de transpiration, empressé de collecter les cotisations financières pour la Semaine de Haine et de vanter le zèle patriotique de ses jeunes enfants. Il raconte avec fierté comment sa fillette de sept ans a épié et fait arrêter un homme soupçonné d'être un espion ennemi en raison de ses chaussures inhabituelles. Au même moment, un communiqué officiel du ministère de l'Abondance retentit par le biais du télécran pour annoncer des augmentations spectaculaires de la production industrielle et du niveau de vie, ainsi qu'une prétendue hausse des rations de chocolat. Parsons et les autres citoyens absorbent ces statistiques mensongères avec une crédulité animale et un enthousiasme béant, tandis que Winston contemple la pauvreté ambiante et s'interroge sur l'origine de son sentiment intime que la vie n'a pas toujours été aussi misérable et dégradée.
Alors que le brouhaha de la cantine reprend de plus belle et que les bruits de voix automatisés s'élevant des tables voisines se fondent dans un paysage sonore mécanique, Winston se surprend à classifier mentalement ses connaissances entre ceux qui seront vaporisés et ceux qui échapperont au destin tragique de la purge. C'est alors qu'il est brutalement tiré de ses réflexions en croisant le regard d'une jeune femme aux cheveux noirs assise à proximité, qui l'observe avec une insistance troublante et menaçante. Cet échange visuel imprévu déclenche chez lui une vague de sueur froide et une terreur panique à l'idée d'avoir trahi ses pensées secrètes ou d'être espionné par une zélote zélée, rappelant cruellement la dangerosité permanente d'exister sous la surveillance constante des télecrans et le contrôle absolu du Parti.